Entrevue week-end : The Edge de U2
Showbizz.net, 01 Décembre 2002
par Nicolas Lacroix
 

Voici la seconde collection de U2. En regardant derrière, avez-vous une préférence entre les années 80 et 90 en termes de ce que U2 a produit ?

THE EDGE: Nous avons eu de la chance à la fin des années 80 mais si on y regarde avec le recul, certaines des choses plus bizarres que nous avons faites se sont avérées très fortes. Je pense entre autres à MISS SARAJEVO, de l'album PASSENGERS, ou encore à HOLD ME THRILL ME. Ces trucs sont très forts et maintenant je pense que cette dernière décennie est possiblement plus puissante. Je suis très fier des deux périodes, elles différentes. Elles montrent bien le développement du groupe et sont toutes deux fortes. C'est bien de devoir se battre pour trouver de l'espace pour les chansons au lieu du problème inverse soit devoir se creuser la tête pour remplir un CD dont on sera fier.

En tant que décennie, qu'est-ce que les années 90 représentent pour U2, tant musicalement que comme période ?

THE EDGE: On a entamé les années 90 en se donnant comme mission de réinventer le groupe et de défier l'image établie du groupe, qui était devenue presque une caricature de ces quatre jeunes hommes pieux en mission pour sauver le monde. Cette image était fort inconfortable pour nous, surtout qu'elle était fausse.

Ce fut donc la plus grande motivation pour nous au début des années 90, explorer des nouvelles zones musicales et lyriques et briser cette image caricaturale que nous étions devenus dans la tête de bien des gens dans les années 80. Il y a donc eu une décision très claire, très consciente, d'entamer une nouvelle étape et cette volonté amena une certaine quantité d'essais et erreurs dans l'écriture. Ce fut une période très inspirante pour nous finalement.

Qualifieriez-vous la musique de U2 comme "politique" ?

Je pense que nous avons toujours été un groupe politique et notre intérêt dans la politique peut faire penser aux gens que nous sommes d'un certain côté, alors c'est important de contre-balancer cela dans notre musique, de montrer les deux côtés des choses. Je pense que d'une certaine façon, si vous voulez savoir ce que nous sommes en tant que personnes, ça se trouve dans les chansons, mais pas nécessairement dans les chansons politiques. Elles (les pièces plus politiques) sont les chansons qui vous disent ce qui nous tient à coeur mais pour compléter le tableau, il faut les autres chansons.

ONE est une chanson dont le sens semble avoir changé selon la période. Que veut-elle dire pour vous ?

ONE est une de ces chansons qui s'est pratiquement écrite toute seule. Elle a commencé comme une progression de quelques accords pour devenir un morceau qu'on savait posséder quelque chose de spécial. Quand une chanson comme ça survient, il faut tenter de s'en écarter le plus possible et ne pas trop la travailler parce que la tendance à surproduire quelque chose en musique est aussi mauvaise que dans toute autre entreprise créative. On finit par l'user et perdre de vue l'idée, le noyau original. Donc le défi dans ce cas-ci était, comme je le disais, de terminer cette chanson avec le moins d'interférence possible de notre part.

Quatre pièces de BEST OF 1990-2000 sont des "remix". Pourquoi ?

Je crois qu'en bout de ligne, nous croyons simplement au révisionnisme. Nous croyons que c'est valide de revisiter certaines chansons si on croit que ce sera bénéfique. Dans le cas des chansons de POP entre autres, nous sentions que nous n'appréciions peut-être pas tous les aspects des chansons dans le mixage final de l'album. Après la tournée POPMART et avec un peu de recul nous avons pu voir où certains chansons demandaient d'être arrangées différemment et certaines de ces chansons se retrouvaient donc bonnes candidates pour être remixées. On l'a fait pour DISCOTHÈQUE et STARING AT THE SUN. Évidemment il y aura des gens qui préféreront les versions originales mais je crois que ces nouveaux mixes sont plus près de l'essence des chansons et/ou de notre intention lorsque nous les avons écrites à l'origine. Elles sont un peu dépouillées et les arrangement sont plus simple et vont directement au but. Je pense que lorsqu'une chanson reste efficace avec moins d'éléments elle s'en retrouve toujours plus forte.

Nous avions travaillé avec Mike Hedge sur la chanson PEACE ON EARTH (de l'album ALL THAT YOU CAN'T LEAVE BEHIND). On travaillait avec lui sur autre chose lorsque cette idée de remixage nous est venue alors nous lui avons dit "Mike, voici toutes les pistes pour DISCOTHÈQUE, va et dis-nous ce que tu en penses".

Il a donc pris une bonne quantité de rubans car la chanson avait connu de multiples versions et il a tout écouté, des heures et des heures de prises différentes, de tempos différents, de versions différentes et éventuellement il a saisi ce que nous tentions de faire avec la chanson. Il a donc enregistré une nouvelle version à partir d'une performance de batterie différente de ce qui s'est retrouvée sur le disque POP. Donc c'est un amalgame de cette performance à la batterie, performance différente à la basse, la majorité de la piste vocale qui se retrouve sur POP et des guitares différentes que j'ai rejouées. Elle est plus près de la version en spectacle en ce sens, la forme que nous trouvons la plus intéressante pour DISCOTHÈQUE, plus intéressante en tout cas que U2 qui donne dans la musique "dance".

ELECTRICAL STORM, votre nouveau single, est une des d2 nouvelles compositions qu'on retrouve sur le BEST OF. Est-il difficile de lancer des chansons isolées ainsi, ne faisant pas partie d'un album de nouveau matériel ?

Lorsque l'on lance une seule chanson, ce qui importe c'est l'impact qu'elle a sur le moment présent. ELECTRICAL STORM n'est sur aucun autre album, ne fait pas partie d'une série de chansons, elle est là, seule, et je pense qu'elle capture une certaine humeur, très actuelle, de quelque chose qui flotte dans l'air. Il y a comme un sentiment de menace qui pèse sur le monde. À la base c'est une chanson d'amour mais elle capture également cette humeur. Mais ce n'est pas une dissertation sur les politiques étrangères des États-Unis.

U2 est renommé pour ses spectacles. Quelle fut votre expérience en Amérique si peu de temps après le 11 septembre ?

Nous avions prévu la tournée pour se terminer vers la fin de l'été avec une seconde portion en Amérique possiblement après l'Europe. Puis le 11 septembre est arrivé et notre réaction initiale fut "Non, oublions ça. Nous ne pouvons pas retourner en Amérique ce serait mal et inapproprié, ça enverrait le mauvais message".

Puis le temps a passé et on a commencé à entendre des trucs venant des fans et de gens de l'industrie disant "C'est le temps de revenir, vous devriez revenir". On a donc décidé de mettre en vente les billets au début octobre et nous sommes revenus pour 6 à 8 semaines de tournée. Le premier spectacle fut incroyable, l'émotion, le sentiment de deuil dans l'amphithéâtre...

Tous nos spectacles de cette seconde portion de la tournée ont eu cet espèce d'effet cathartique et nous en sommes sortis vraiment humbles dans le sens que nous savions que nous faisons quelque chose de bien et qui aidait les gens mais ça avait peu à voir avec nous dans le fond. C'était un mélange de notre musique et de ce qu'elle veut dire pour les gens qui était important et nous, on se pointait tout simplement et on faisait notre boulot et cette autre chose se passait dans l'amphithéâtre en même temps. C'est très difficile à décrire, mais c'était incroyablement puissant et d'y être et d'y participer fut un privilège et presque apeurant à certains moments et en même temps une bonne leçon d'humilité.

HOLD ME, THRILL ME, KISS ME, KILL ME fut écrite pour la bande originale du film BATMAN FOREVER. Comment cela s'est-il passé ?

C'est un cas où nous étions en pause en tant que groupe, rien ne se passait et soudainement quelqu'un dans le bureau reçoit un appel d'Hollywood disant "Hey nous tournons ce film sur le héros de bande dessinée Batman et nous aimerions que U2 écrive une chanson pour le film".

Je ne me souviens pas exactement comment ça s'est rendu à Bono mais il l'a su et moi j'étais encore en ville et Bono m'a dit "Pourquoi pas ? Je me rends chez toi et nous verrons ce que nous trouvons."

Nous avons donc fait le tour des pistes d'enregistrement de ZOOROPA et avons découvert cette partition de guitare ainsi qu'une piste d'accompagnement. Bono et moi avons donc terminé la chanson puis avons contacté le producteur Nelly Hooper. Nous n'avions pas encore travaillé avec lui mais avions le sentiment qu'il était tout désigné pour ce projet. Il a accepté et nous avons fini le travail assez rapidement, avec l'aide de Craig Armstrong pour les arrangements de cordes.

L'autre nouvelle chansons sur le BEST OF est THE HANDS THE BUILT AMERICA, le thème du film GANGS OF NEW YORK de Martin Scorsese. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette chanson et cette expérience ?

Nous avons été approchés il y a environ un an par Martin Scorsese pour fournir une chanson pour son film, dont le tournage était terminé à ce stade et qu'il montait. Nus sommes donc allé à New York le rencontrer et voir quelques bobines du film pour ainsi avoir une idée de ce qu'il voulait en faire. Le film est très intéressant parce qu'il présente New York à l'époque des premiers immigrants, ceux qui fuyaient les grandes famines d'Europe et la lutte que se livraient les différentes factions à New York. C'est dans ce contexte des premiers immigrants arrivant en Amérique et devant réconcilier l'idée de ce que l'Amérique représente avec la réalité de ce New York dangereux et décrépit. C'est de ce concept que la chanson a pris forme. Elle se veut pleine d'espoir mais en même temps reflète le désespoir de l'époque. On n'a aucune idée, en visitant les boutiques et galeries d'art du centre ville de New York, de la quantité de sang et de larmes sur laquelle elles ont été bâties.

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