On aime bien avoir Bono avec nous... mais pas tout le temps!
La Presse, 25 Novembre 2005
par Alexandre Vigneault
 

Pendant une quarantaine de minutes, The Edge a répondu aux questions de notre journaliste Alexandre Vigneault. Premier sujet : son pote Bono, chanteur et activiste.

La Presse : L'absence de Bono, parti faire de la politique, a causé des problèmes au moment d'enregistrer All That You Can't Leave Behind. La situation est-elle corrigée ?

The Edge : C'est un problème pour certaines choses. En même temps, on tire le meilleur de Bono quand il est inspiré. Pour l'inspirer, il faut lui faire entendre quelque chose de surprenant. Il peut apporter sa contribution très rapidement. Tout ce que nous écrivons ou enregistrons n'est pas à hauteur de nos attentes. Ne lui faire entendre que les meilleurs trucs nous a bien servis sur nos derniers disques.

Ceci dit, j'aimerais bien qu'on puisse recommencer à travailler en tant que quatuor dès les premières ébauches parce que ça nous mène à des endroits où nous n'irions pas sans ça. Il y a une sorte de créativité intuitive qui se produit quand nous sommes tous ensemble à travailler à la même chose en même temps. Ce qu'on a en ce moment, c'est plus une équipe de trois qui travaille à quelque chose et qui lui fait entendre par la suite.

On aime bien avoir Bono avec nous... mais peut-être pas tout le temps ! Il finit par s'ennuyer quand les choses prennent trop de temps. Il y a une partie du travail qui n'est pas toujours inspirante. Il n'a pas besoin d'être présent à ce moment-là.

Q : Préféreriez-vous voir Bono à Porto Alegre avec ceux qui s'opposent aux excès de la mondialisation plutôt que de le voir serrer la main à des politiciens ou des banquiers à Davos ?

R : Je crois que, à l'heure actuelle, il se trouve exactement là où il doit se trouver. Il n'y a aucun autre endroit où il pourrait être aussi efficace et, au bout du compte, c'est ce qui importe. Il n'y a aucun doute dans mon esprit qu'il obtient plus de résultats en faisant ce qu'il fait en ce moment qu'en descendant dans la rue.

Q : U2 dit souvent être moins intéressé par le passé que par l'avenir. Comment l'embauche de Steve Lillywhite, réalisateur de vos trois premiers disques, pour votre dernier album pouvait-il constituer un pas vers le futur ?

R : Tout ça est une question d'atomes crochus, vraiment. Aux côtés de Steve Lillywhite, il y avait Jacknife Lee et Flood. Avec cette équipe, tu as une excellente combinaison de talent, mais aussi une bonne mesure de ce qu'on est en tant que groupe. Avec Steve, on avait le U2 plus classique, alors qu'avec Jacknife Lee et Flood, il y a un certain désintérêt pour ce style et une approche différente au plan du mixage.

Cette dynamique convient très bien parce que certaines chansons demandent des arrangements très directs qui ne font que mettre en valeur les quatre individus qui forment le groupe, alors que, sur d'autres, il est vraiment agréable d'expérimenter, d'utiliser plein de textures, de les découper et d'aborder le son d'une manière plus esthétique. (...) Cette tension entre ces deux approches est intéressante.

Q : On parle beaucoup d'un retour aux années 1980 lorsqu'il est question de How to Dismantle An Atomic Bomb. Personnellement, je n'ai pas le sentiment que ce disque aurait pu être enregistré il y a 20 ans. U2 a une fragilité qu'il ne laissait pas transparaître aussi ouvertement dans le passé...

R : On est des gens différents de ceux qui ont fait les disques des années 1980. On écrit à partir de ce qu'on a à l'esprit à ce moment-là. Ce n'est pas conscient. La plupart du temps, tout part de la musique. Les paroles et les mélodies émergent de tout ça. Souvent, les paroles constituent une tentative de catalyser l'émotion qui se trouve déjà dans la musique.

Mais en ce qui a trait au son, encore une fois, on tente de garder une fraîcheur. Les sons de guitares simples que j'utilise sur How to Dismantle An Atomic Bomb ont été influencés en partie par la musique qu'on écoutait lorsque nous avons faits nos premiers disques et aussi par ces nouveaux groupes... qui écoutent probablement la même chose ! Je me suis remis à écouter les Sex Pistols. C'est avec ce genre de sensibilité que j'ai abordé ce disque. Ensuite, il est devenu plus texturé qu'on l'avait pensé au début.

Q : Pourquoi n'avez-vous jamais enregistré de disque sans réalisateur ?

R : On va chercher des gens qui ont beaucoup à offrir et qui rendent nos disques meilleurs. On pourrait très certainement faire nos disques tout seuls, il y a suffisamment de talent dans le groupe pour ce faire, mais on fait de meilleurs disques avec Brian Eno, Daniel Lanois, Steve Lillywhite, Flood et tous ces gens avec qui on a travaillé au fil du temps. Ils conservent des attentes élevées en ce qui a trait au songwriting et avoir un point de vue critique venant de l'extérieur du groupe est important.

Q : U2 ne serait évidemment pas le même groupe sans votre son de guitare. Comment avez-vous développé votre style et votre son ?

R : Il y a toujours eu dans ce groupe une volonté de faire des choses qui nous distingueraient des autres. En tant que guitariste, je m'y suis attelé. Je n'ai jamais eu envie de prendre une approche traditionnelle. Je ne connais pas grand-chose à ce qu'on appelle la musique roots. Je l'ai évitée volontairement parce que je ne voulais pas m'approcher d'une forme traditionnelle. Je voulais arpenter des chemins moins fréquentés.

Je suis toujours intéressé par les nouveaux groupes et pas tellement pas les classiques qui ont constitué le rock'n roll. (...) C'est une façon de demeurer en phase avec ce qui se fait aujourd'hui et de ne pas trop miser sur ce que nous avons fait dans le passé. Sur nos deux derniers disques on a tenté de faire les deux : des albums qui ressemblent au passé, mais d'une manière fraîche, nouvelle.

Q : Le dispositif scénique de Vertigo, avec sa passerelle ovoïde qui s'avance dans le parterre, ressemble beaucoup à celui utilisé pendant la tournée Elevation. Quel est le défi et où est le plaisir ?

R : On a toujours eu du mal à trouver une formule où les gens au parterre n'auraient pas de sièges. Ç'a toujours été un enjeu important. Quand on est arrivé avec le premier design qui éliminait ces sièges, bien des supposés experts disaient qu'on allait créer un risque au plan de la sécurité, que les choses pouvaient très mal tourner.

L'un des aspects de cette formule que nous apprécions beaucoup, c'est que les gens qui possèdent les billets supposément plus cheap se retrouvent aux premières loges. On adore cette idée. Les gens assis dans les gradins ont peut-être une meilleure vue, mais ils ne sont pas aussi près de la scène.

Cette formule a donc une double utilité : elle limite les mouvements de foule qui font si peur aux équipes de sécurité et elle nous permet d'aller très près de la foule. On n'a pas envie de passer toute la soirée sur cette rampe parce qu'on est quatre et qu'il est important, au plan de l'énergie, de garder le focus sur le groupe. Mais quand on s'y aventure, on est vraiment près du public.

Q : Vos spectacles font parfois place à l'improvisation, particulièrement quand Bono parle à la foule. De quelle façon communiquez-vous sur scène ?

R : On se raccroche à une forme d'intuition. Souvent, Bono va instiguer un mouvement selon ce qu'il perçoit dans l'assistance, il va vouloir rallonger un segment d'une chanson ou précipiter le passage à un autre. On ressent ce qu'il fait et on sait où il veut en venir. Il y a beaucoup de communication inconsciente dans le groupe.

Q : U2 est l'un des très rares groupes de l'histoire du rock a avoir duré aussi longtemps sans changer de personnel. Qu'est-ce qui explique cette longévité ?

R : Difficile à dire... Il y a l'amitié que nous avons développée très tôt et qui nous a soutenus à travers les hauts et les bas. Et j'imagine qu'on est juste chanceux... On a chacun notre place et personne ne veut prendre celle de l'autre. Ça confère beaucoup de stabilité au groupe. On sait au plus profond de nous-mêmes qu'on fait un meilleur boulot ensemble que séparément.

Q : Allez-vous encore être sur la route à 60 ans comme Mick Jagger et Keith Richards ?

R : aucune idée ! Les Stones ont toujours joué une forme de musique plus traditionnelle. Dès le début, ils allaient vers le blues, comme s'ils cherchaient à préserver une forme existante et à l'aborder de la manière la plus pure. U2 est différent. On repose sur l'invention, sur l'exploration de nouveaux espaces.

Ça prend du temps, des efforts et, j'imagine, de l'énergie si tu t'obliges à faire ça chaque fois que tu enregistres un disque. On va quelque part, mais sans carte géographique. C'est ce qui nous allume. Quand nos réserves d'énergie seront à sec, ce sera la fin. Je ne nous vois pas devenir un groupe du type greatest hits. Ça ne fonctionnerait pas.»

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