Interview de The Edge. Dans la version allemande du magazine Rolling Stone. Octobre-Novembre 2002.
The
Edge Q & R.
Le guitariste de U2 parle des nouvelles chansons,
de George W. Bush, d'une dispute avec Bono et d'un air de guitare
juvénile.
Par Martin Scholz
Il a toujours été l'opposé du héros à la guitare. Avec lui, on n'imagine pas les poses machos, ses solos - s'il en joue - sont d'habitude très brefs et, au lieu de pincer des riffs, il relie les accords pour créer son propre son en filigrane (marque déposée). Dave Evans est l'anti-héros parmi les guitaristes. Et même sa mère l'appelle The Edge.
A la question d'une équipe de télévision à propos de ce qu'il considère comme étant son travail de guitare le plus innovant, il leur a joué la bande de " With Or Without You " - la fin, une simple séquence d'accords en boucle, baissant doucement. Moins est mieux. " Je ne peux pas le faire mieux qu'ainsi " dit-il et il regarde la caméra, un peu intimidé.
L'euphémisme est typique pour l'homme à la voix douce. Etant l'architecte et l'élément stabilisateur de U2, l'homme de 41 ans est le plus gros contraste imaginable de Bono, le pont incessant entre la pop et la politique. Avec le "Best Of 1990-2000", U2 vient de sortir sa seconde rétrospective. Ils ont enregistré deux nouvelles chansons : "The Hands That Built America", la bande originale du nouveau film de Scorsese, et "Electrical Storm". Les chansons ont été écrites après le 11 septembre.
Q: Y-a-t-il une chanson protestataire que vous trouvez atemporelle ?
R: Laissez-moi réfléchir. J'aime ça quand la musique exprime quelque chose que les mots seuls ne peuvent. Ainsi, aussi loin que cela va, " Machine Gun " de Hendrix serait ma préférée. Cette chanson - pour moi - saisit la guerre du Vietnam d'une manière très dérangeante. C'est comme une peinture de la guerre, avec toutes ses ombres. Ce qui est plus dû à la musique qu'aux paroles.
Q: Springsteen a digéré le 11 septembre dans son requiem gospel "The Rising" alors que d'autres artistes préfèrent écrire des chansons politiques. Paul Mc Cartney a chanté " Se battre pour le droit de vivre en paix", Neil Young marmonne " Let's Roll ". Et pendant que George Bush prépare une nouvelle guerre contre l'Irak, Bon Jovi chante des paroles telles que " Maintenant nous sommes unis, nous ne sommes plus qu'un ", se montrant comme de bons américains. Comment se fait-il que la pop et la protestation ne semble pas aller de pair pour le moment ?
R: Bonne question. Je pense que beaucoup de ces chansons constituaient certainement une réaction immédiate au 11 septembre. Mais je ne pense pas que la pop ait perdu son instinct politique à cet égard. Springsteen a abordé le sujet d'une manière non-patriotique, il se recueille avec des paroles douces et méditatives. Si les Etats-Unis devaient entreprendre une guerre contre l'Irak, ce qui n'arrivera pas je l'espère, alors nous protesterions également dans la pop.
Q: Mais même U2 a mis du baume sur les blessures des Etats-Unis avec "The Hands That Built America".
R: Tout d'abord, il s'agit de la chanson originale du film de Martin Scorcese "The Gangs Of New York" qui traite de la naissance de l'Amérique. Nous avons commencé l'écriture de cette chanson avant le 11 septembre, mais les dernières lignes ont été écrites après l'attaque.
Q: " Il y a un nuage dans la ligne d'horizon new-yorkaise " ?
R: Oui, comme beaucoup, nous compatissons avec les victimes, particulièrement avec les pompiers - des personnes qui ont simplement fait leur boulot -,qui sont allés dans les tours en feu pour sauver d'autres vies et y ont perdu la leur. Cette solidarité était opportune. C'étaient des gens ordinaires qui n'avaient rien à voir avec les stratèges du pouvoir à Washington.
Q: "Electrical storm" décrit la tension avant une tempête. Est-ce une métaphore en rapport avec l'incertitude globale actuelle ?
R: C'est une chanson d'amour. C'est une chanson sur l'amour à une époque étrange et désorientée. Nous voulions saisir l'atmosphère après le 11 septembre, ce sentiment de " Qui sait ce qui va arriver ? ". Cela reflète l'état d'esprit qui est toujours présent aujourd'hui. Mais il ne s'agit pas d'un commentaire de la situation politique générale. Je crois qu'à cet instant, tout le monde retient son souffle, espérant qu'il n'y aura pas de guerre contre l'Irak mais bien une issue diplomatique au conflit. J'espère que les menaces des Etats-Unis sont seulement du bluff, et qu'ils ne feront rien sans l'aval des Nations Unies. Un scénario de l'horreur. Chaque effort solitaire des Etats-Unis serait un désastre. La politique américaine actuelle n'a souvent presque rien à voir avec la vision multilatérale de Bill Clinton.
Q: U2 a été en tournée aux Etats-Unis pendant longtemps. A quel point le pays a-t-il changé après le départ de Clinton ?
R:
Nous avons également été en tournée
aux Etats-Unis après les attaques. Que dire ? Diviser le
monde entre les bons et les méchants n'est pas un concept.
Mais à côté des cris de batailles des nouveaux
guerriers, j'ai entendu d'autres idées. J'ai rencontré
des personnes durant la tournée qui disaient : " On
ne peut continuer de la sorte. Nous devons nous demander pourquoi
le monde nous hait tant ".Une responsabilité globale
nécessité également de reconnaître les
origines de la terreur - la division entre le premier et le tiers-monde.
C'est le sujet que Bono apporte aux gens dans sa quête de
l'annulation des dettes des pays pauvres. Beaucoup s les pays du
tiers-monde se sentent dupées par l'Occident. Cette situation
est propice aux extrémistes.
Q: A la fin des années 80, U2 s'est souvent plaint d'être pris trop au sérieux. Dans les années 90, vous avez essayez de dépasser le sérieux par la satire. Par exemple, vous sortez d'un citron géant en portant un chapeau de cow-boy trop grand. Il n'y a pas si longtemps, Bono faisait la couverture de Time magazine : " Bono peut-il sauver le monde ? ". Les bons moments sont-ils terminés ?
R: J'ai réussi à accepter le fait que U2 est musicalement et politiquement pertinent. Dans les années 80, la situation était différente : Les médias nous caricaturaient et nous les avons aidés dans cette voie. Nous étions les bonnes personnes du rock.
Q: Avec tout le respect que je vous dois - quelle est la différence aujourd'hui ?
R: Aujourd'hui, nous avons suffisamment confiance en nous pour abaisser nos pantalons et dire : voilà qui nous sommes. Nous sommes quatre salauds, gâtés par la chance, peut-être même doués, mais cela ne veut pas dire que l'on n'utilise pas notre position pour des sujets sérieux. Et les gens font la différence entre notre musique et la cause. En ce qui concerne la campagne pour l'annulation de la dette, il ne s'agit pas de Bono, mais bien des causes qu'il supporte. Il y consacre beaucoup de temps, mais nous pouvons vivre avec cela. D'abord la musique, ensuite la politique.
Q: N'est-ce pas éprouvant à certains moments d'avoir quelqu'un qui passe constamment de Superman à Clark Kent, d'une rock star à un activiste politique sérieux ?
R: Les leaders des groupes de rock sont de grands communicateurs, c'est leur boulot, c'est pour ça qu'ils sont ici. Avec Bono, les choses suivent leur cours et ils ne peut pas faire passer ses idées uniquement au public de U2. Il est parvenu à la faire également à un niveau politique. Son travail est assez simple : Ils posent avec eux pour des photos, les faits paraître sympas s'ils l'aident à appuyer l'annulation de la dette.
Q: Est-ce que cela ne devient pas un peu fatigant à la longue ?
R: Il sait à quel point il n'est pas cool. Ce n'est pas bon du tout pour un rocker d'être toujours avec des politiciens. Mais il s'en fout. Il n'arrête pas de nous dire : " Je maintiens cette campagne aussi longtemps que possible, et je retire de ces personnes le plus possible ". Cela semble devenir une histoire sans fin : Il y a trois ans, il donnait l'impression d'avoir serré la main de tout le monde, depuis Clinton jusqu'au Pape, tout ceux qui avaient quelque chose à dire. Mais on ne peut pas l'arrêter, et il ne s'éloigne pas de Poutine ou George Bush. Mais, grâce à sa persévérance et à sa ténacité, il a gagné sa crédibilité dans les cercles politiques. Bien que je doive admettre qu'à certains moments, cela prend des dimensions effrayantes.
Q: Qu'est-ce qui vous effraie ?
R: Je suis quelquefois choqué par les personnes qu'il rencontre. S'il parle à un libéral comme Clinton, bien. Mais George Bush ? Cela a été trop loin à mon goût.
Q: Vous auriez pu l'empêcher de le faire.
R: Aucune
chance. Mais j'ai vraiment essayé. Je lui ai parlé
comme à un cheval malade : " Bono, s'il te plaît,
tu ne veux pas vraiment rencontrer George Bush, n'est-ce pas ? ".
Il a juste rit : " Edge, Je sais ce que tu penses. Mais je
rencontrerais n'importe qui, vraiment n'importe qui pour autant
qu'il soutienne la cause ". Je ne pouvais le croire l'ai de
nouveau pressé : " Bono, ce n'est pas seulement incroyablement
nul - c'est vraiment déconner, surtout si tu considères
la politique qu'il prône ". Il a simplement dit : "
Je sais, mais je sais prendre la méchanceté ".
Nous nous sommes longtemps disputés à ce propos, mais,
au bout du compte, il a suivi son idée. Peu importe, si à
la fin, le gouvernement de Bush décide de soutenir la campagne,
cela valait la peine.
Q: Et que ferait U2 si Bono faisait de la politique ?
R: Je ne sais pas. On voterait certainement tous pour lui. Mais je ne pense pas qu'il y songe sérieusement pour les vingt prochaines années. Mais, un jour, quand le groupe sera terminé depuis longtemps, il pourrait se présenter pour la mairie de Dublin.
Q: Vous êtes considérés comme le conducteur introverti dans l'ombre alors que Bono est la star " plus grande que la vie ". Ressentez-vous parfois le fait d'être mis dans l'ombre par votre leader omniprésent ?
R: Non. Cela marche bien parce que nous sommes différents. Nos forces et faiblesses sont complémentaires d'une manière étrange, et cela ne marche que parce que, après tout ce temps, nous sommes toujours des amis proches. U2 est encore comme un gang de rue. De ce point de vue, nous n'avons pas vraiment grandi. Si nous avions trois chanteurs ou deux guitaristes, ce serait plus difficile. Mais, les choses étant ce qu'elles sont, tout le monde a sa propre place.
Q: Soyez honnête, avez-vous fait semblant de jouer de la guitare à des soirées quand vous étiez plus jeune ?
R: Oh mon dieu, un sujet délicat de mon passé. Mais soit, je l'admets, quand j'avais quinze ans, j'ai fait semblant de jouer de la guitare et jouer des solos imaginaires, le plus souvent sur des chansons vraiment mauvaises.
Q: "Smoke On The Water"?
R: Cette chanson est en effet assez underground mais pas assez. Ma préférée à l'époque était " Bohemian Rhapsody ".
Q: Il y en a même des compétitions maintenant.
R: Je ne pourrais pas me mesurer à eux de toutes façons. Comparé à eux, je suis un débutant.