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La rumeur officielle voudrait que U2 soit un groupe à message.
De même
qu'il semble difficile d'écrire de bons romans d'espionnage sans mur
de Berlin, il parait pourtant bien imprudent de vouloir faire du bon rock avec
de bons sentiments. Cela tendrait à accréditer la thèse
selon laquelle cette musique a un sens. Or depuis que Chuck Berry a chanté "No
Particular Place To Go", on sait qu'elle n'en a aucun, "To rock" signifiant
se balancer, son action lorsqu'elle est produite sur un corps humain se résume à revenir
indéfiniment à son point de départ.
C'est sans doute parce que ce groupe applique à lui-même
et à sa
tâche ce principe fondamental qu'il est aujourd'hui un phénomène à l'échelle
de la planète. Le drame chez U2, c'est qu'au contraire, il ne porte
aucun message. Pas plus que son chanteur, le valeureux Bono, n'a de conviction
religieuse (d'ailleurs il s'en confie dans "God Part II", à la manière
du Lennon post Beatles). Plutôt un sentiment. La première chanson
des Irlandais à avoir introduit le doute dans le bel édifice
volontaire, monolithique et monothéiste, que semblait vouloir édifier
leur musique, s'appelait "Out Of Control", sur l'album "Boy". Véritable
petit théorème métaphysique, cette chanson revenait à se
demander ce que peut peser la détermination d'un homme alors qu'il ne
maîtrise jamais les deux moments cruciaux de son existence, à savoir
sa naissance et sa mort. A quoi bon courir si l'arrivée se fait dans
mon dos. Du coup, U2 glissait du simple rôle généralement
attribué à n'importe quel combo venu sur le tard du punk avec
des pelletés d'enthousiasme, à celui plus exceptionnel de torche
visitant la conscience du rock. Bono poursuivit donc sa chevauchée héroïque, à bride
abattue, s'écharpant les poumons dès que le soleil faisait mine
de se coucher sur les stades, prenant le parti du bien sans jamais savoir où le
situer très précisément. Comment du reste le distinguer
du mal quand on peut "trahir avec un baiser" Pride (ln The Name Of Love ) ? "Parler
de l'apartheid lui est facile" disait on, alors qu'il n'omettait jamais une
occasion d'avouer qu'il était finalement tout aussi perdu que vous ou
moi. Avec cette franchise proche du courage et qui ressemble tant à l'Irlande
il a fini par venir s'agenouiller pour confesser la vanité de sa quête, "toujours
pas trouvé ce que je cherche...", sans prêter attention à la
règle voulant que dans l'industrie du Rock, passé un certain
niveau, l'honnêteté devient suspecte et le pathétique incommodant.
De même, l'inflation humanitaire y est proportionnelle … la déflation
charismatique. C'est de plaire qui est exigé, pas de conduire une ambulance.
Si U2 est le groupe de ces dernières décennies, c'est parce
qu'il aura le plus fermement, le plus chaleureusement aussi, avoué son
impuissance à exprimer ses désirs, ainsi qu'à se fixer
des valeurs, trait le plus caractéristique des dernières générations.
Si les imbéciles se persuadent encore que Bono est toujours dupe de
son propre humanisme comme il devrait l'être d'une liturgie à l'eau
bénite, dans "Desire" il se peint sous les traits amers d'un prêtre,
dévalisant les coeurs au fil de son spectacle itinérant et finit
par se demander si c'est pour l'amour ou pour l'argent.
Avec le même masochisme, il déclara dans "God Part II" ne pas
croire aux richesses, "mais vous devriez voir dans quelle baraque j'habite".
Aucun doute, même si la musique s'est parfois montrée imprécise,
Bono est fils du rock.
Si vous allez de "Boy" à "Pop" en passant par "Rattle & Hum",
vous aurez peut être l'impression qu'il s'agit du même groupe,
mais certainement pas de la même musique. En 1981, Bono expliquait ce
qui l'avait poussé‚ à choisir pour nom de groupe, une lettre
et un chiffre : "Cela ne définit ni un groupe punk, ni un groupe Mod,
ni Heavy Metal. Beaucoup nous posent cette question : "mais quel genre de groupe êtes
vous ?" On les sent inquiets. Tout le monde connaît la lettre U et le
chiffre 2. C'est universel. En fait il s'agit plus d'un signe que d'un nom
véritable."
Bono, sans le savoir encore, avait deux fois raison. U2 est en effet universel,
aimé par des gens venus de tous les horizons. U2 n'est pas une morale.
Ni une secte, il n'a aucun message. U2 est un signe.
En fin 1990, U2 décide de remettre les pieds en studio,
mais cette fois à Berlin afin de capter des nouvelles vibrations.
De
cette nouvelle inspiration berlinoise est né le nouveau U2, plus puissant
que jamais, profondément ancré dans les temps qui courent, et
qui fait son retour avec la surprenante "The Fly". A cette époque, Bono
apprend très
vite à s'exhiber comme une star mégalo, et le groupe décide
d'ailleurs de donner des concerts plus déjantés tel le révolutionnaire
Z00 TV Tour dans lequel on aperçoit aisément un univers cathodique
de violence dominé par le pouvoir et la corruption. Le groupe décida
plus tard de combiner son propre style avec la techno et le trip hop sur un
album plus acéré, urbain, frénétique et strident.
U2 se lanca avec un album contemporain et à la fois visionnaire, dans
une tournée des stades tout aussi dingue que la précédente.
Cependant, au début de la nouvelle décennie U2 oublia le tape à l'oeil
et les gadgets techno pour revenir au rock de ses débuts."Beautiful
Day" témoigna alors du retour aux sources du groupe aussi bien pour
son album consacré que pour sa dernière tournée triomphale.
Pour conclure, U2 est sans doute le modèle d'une génération
sans objectif, écrasée par le capitalisme, auquel personne ne
peut contester la place essentielle et prépondérante qu'il occupe
dans l'histoire du Rock.
Texte écrit à partir d'un article de Francis Dordor pour Best. |